L’homme
descendait de la montagne, se laissant entraîner
par la forte déclinaison de la pente, il accélérait
le pas à mesure qu’il avançait. Le
craquement de bois mort et sa respiration haletante étaient
les seuls bruits qu’il entendait. La nuit tombait.
Il ne pourrait guère atteindre le refuge avant
que le soleil n’apparaisse de nouveau. La pente
étant trop forte pour qu’il installe sa tente,
il sortit de son sac à dos le filet d’un
hamac et le fixa entre deux troncs de conifères.
Il installa par-dessus son sac de couchage, et chercha
le sommeil. Plusieurs fois, il fut dérangé
par le grognement d’un ours, le hurlement d’un
loup ou des gouttes d’eau venant de la fonte des
neiges sur les hautes branches.
L’éclat
du soleil le réveilla à l’aube. Il
empaqueta ses affaires et reprit son chemin. Il avança
mais il trouva devant lui, une rivière de cinq
mètres de largeur à fort débit qu’il
aurait été fou de vouloir traverser à
la nage. Il la remonta pensant qu’elle devait être
plus franchissable et surtout moins large en amont. Il
rencontra bien vite un torrent dont les pentes escarpées
l’empêchaient de poursuivre plus loin sa remontée
vers la source. Il décida alors de se faufiler
entre la pierre et la chute d’eau. Mais la pierre
était glissante, les semelles usées de ses
chaussures glissaient sur la mousse et finalement alors
qu’il avait déjà fait la moitié
du chemin, il ne put se rattraper d’un faux pas
et partit à la renverse dans le tourbillon. Le
courant d’eau crépitait sur son visage, il
ne parvenait pas à refaire surface tant la pression
était forte, il perdit connaissance.
Une
nymphe s’éprit de lui et le fit remonter
à la surface. Mais alors qu’elle le ramenait
vers la berge pour faire de lui son amoureux éternel,
elle ressentit qu’il en aimait une autre tellement
fort qu’elle ne voulut pas briser une telle passion
et le rendit à la rivière. Le courant des
eaux se chargea de lui faire redescendre le dénivelé
qu’il lui avait fallu tant d’heures à
grimper. Comme un bois mort, il traversait les rapides
heurtant les rochers avec ses membres désarticulés.
Ce n’est qu’au flanc de la montagne qu’il
fut libéré des eaux. L’absence de
courant le fit échouer sur le rivage. Du sang coulait
abondamment de ses plaies multiples et l’homme agonisait
dans un semi coma.
De la berge opposée, une jeune femme s’étant
dévêtue au clair de lune, plongea du haut
de son rocher dans l’eau aux reflets colorés.
Sa longue chevelure ondulée faisait ressortir l’éclat
de sa peau blanche à chacune de ses brasses. Elle
sortit de l’eau égouttant ses cheveux en
les fouettant vigoureusement, heurta le corps étendu
par terre, tomba tête la première dans l’herbe
odorante. Touchant du pied la masse informe, elle sentit
que c’était un être vivant. Elle l’empoigna,
ce qui le sortit à moitié de son état.
Il leva la tête vers elle, ouvrit péniblement
les yeux. L’espace d’une seconde, il vit l’éclat
de sa nudité juste avant de sombrer lourdement
sur le ventre. Elle porta une main sur sa touffe clairsemée
de crainte que l’homme ne regardât par là.
Quand il rouvrit les yeux, elle était assise au
pied du lit, vêtue cette fois, sourire aux lèvres.
« Et bien, vous émergez enfin, cela fait
plus de deux semaines que vous étiez sans connaissance,
entre la vie et la mort. »
L’homme était encore trop faible pour lui
répondre. Il retomba dans son délire où
lui revenait sans cesse à l’esprit l’éclat
de la nudité de la jeune femme. Il mit quelques
jours pour reprendre pleinement conscience de la réalité.
Il s’inquiéta de savoir ce qu’elle
faisait là si loin du monde.
« J’ai fui la société, j’étais
ennuyée par un homme qui ne cessait pas de croire
que je reviendrais un jour vers lui. Il m’envoyait
des fleurs et me faisait envoyer des cadeaux par correspondance.
Je n’avais plus aucun sentiment pour lui et sa passion
m’était trop pesante et même s’il
faisait l’effort de ne pas m’appeler au téléphone.
J’avais besoin de liberté, de grands espaces,
de ne plus me sentir dans son étau passionnel,
lui expliqua-t-elle.
- Et pourquoi n’avez-vous pas convolé avec
un autre homme pour qu’il cesse définitivement
d’espérer ?
- J’avais de nombreux partenaires avec qui j’aurai
pu mais ils nourrissaient une passion pour moi bien moindre
que lui et je ne comprenais pas pourquoi ils n’arrivaient
pas à m’aimer autant. De lui, je m’étais
déjà nourri mais des autres, j’avais
envie de goûter mais leur passion trouble me décevait.
Voilà donc mon histoire tragique! Mais vous, dites-moi,
qu’est-ce qui vous amène à risquer
votre vie dans cette contrée lointaine si sauvage
et inhospitalière ?
- A vrai dire, je cherchais à atteindre le refuge
des moines du bout du monde. Je voulais y faire une retraite
temporaire pour m’élever l’esprit au-dessus
de la vallée.
- Hé bien, il vous faudra attendre quelques jours,
le temps de reprendre des forces. Tenez, allons faire
quelques pas au-dehors, promenons-nous dans les bois,
respirons les senteurs sauvages, rien de mieux qu’un
bol d’air frais pour se changer les idées.
On verra bien si avec le temps vous n’oublierez
pas cette folle idée de vous enfermer dans une
cellule close loin du monde. Et puis, j’aurais besoin
de vous pour quelques tâches difficiles si vous
le voulez bien!
- J’essaierai mais quelques jours seulement. Aidez-moi
à me lever, je me sens encore bien faible.
- Voulez-vous que je vous apporte quelques lames afin
de raser cette longue barbe broussailleuse qui vous donne
l’air d’un vieil ermite ? dit-elle en le levant.
- Non, elle marque le poids des années. C’est
signe de résignation devant les douceurs de la
vie.
- Comme vous voudrez, fit-elle alors qu’elle continuait
à le soutenir pendant qu’il faisait ses premiers
pas sur le seuil de la cabane en rondins.»
Les jours se succédèrent. Il appréciait
pour la première fois de sa vie la senteur de la
rosée du matin, les corvées du ramassage
de bois mort et ensuite l’entendre crépiter
dans le feu de la cheminée. La compagnie de cette
femme des montagnes lui redonnait goût à
la vie. Cette douce retraite lui faisait oublier son mal
de vivre. Mais, alors qu’ils faisaient la traite
des chèvres, un son strident fendit les airs tout
près de son oreille, il vit une flèche se
planter sur le tronc d’arbre qu’il avait commencé
à sculpter depuis quelques jours.
« Les géant lui dit-elle ! Protégez-moi,
je vous en prie, ils veulent me capturer pour abuser de
moi comme putain sacrée. »
Ils joignirent leurs mains et s’élancèrent
dans une fuite éperdue dans l’épaisse
forêt qui s’étendait derrière
la cabane. Dans la précipitation, ils s’écorchaient
les jambes dans les buissons d’aubépine.
Les racines affleurantes des grands arbres leur faisaient
des crocs en jambes. Ils perdaient leur équilibre,
ils se retenaient maladroitement de tomber en rebondissant
sur les troncs d’arbres pour se donner un élan
supplémentaire. Mais parvenus en lisière
de forêt, le coeur de l’homme connut des ratés
et obligea la jeune femme à s’arrêter
pendant que celui-ci coupé en deux, haletait et
crachait sans arriver à reprendre une respiration
normale. C’est alors qu’ils virent au devant
d’eux, au travers des troncs, sur un arc d’une
centaine de mètres, d’autres géants
qui coupaient leur retraite. La femme regarda dans la
direction d’où elle venait et vit que les
premiers les avaient suivis et qu’ils seraient là
d’une minute à l’autre, ce qui ne leur
laissait aucune issue. Ils étaient encerclés.
Se sentant irrémédiablement perdus, l’homme
et la femme se sont regardés et l’instant
d’une seconde, dans leur désarroi commun
s’aimèrent le temps de toute une vie.
La
seconde suivante, ils ont aperçu non loin de là
un séquoia dont la base du tronc avait pourri,
ce qui avait formé en son sein une excavation dans
laquelle ils se cachèrent. Ils dissimulèrent
l’entrée avec des branches, des cônes,
des rameaux d’aiguilles et des parterres de mousse.
Mais leur cachette était plus profonde que haute
et ils étaient réduits à devoir rester
agenouillés en face l’un de l’autre
dans l’obscurité la plus totale. Il recevait
les effluves suaves de la femme sur son visage. Malgré
la peur qui le tenaillait d’être découvert,
il eut envie d’elle. Il porta les mains aux cuisses
découvertes de sa compagne d’échappée
mais celle-ci le repoussa à bras-le-corps. Alors
il la prit de force dans ses bras, prise au dépourvu
et craignant d’alerter par des bruits de lutte les
géants qui devaient être tout près,
elle le laissa faire sans trop bouger et puis ça
l’excitait de faire l’amour sous la menace
du danger.[scène omise] Cela faisait si longtemps
qu’elle n’avait pas couché avec un
homme. Pour lui donner courage, elle gémit d’une
voix rauque pour l’encourager à être
brutal.
Les
géants n’attendaient que ça pour trouver
leur cachette. Ils piétinèrent tout autour
du séquoia et finirent par trouver l’entrée
mal dissimulée. Ils empoignèrent le couple
avec leurs grosses mains et ils furent attachés
par des câbles métalliques à des poteaux
en ciment et conduits ainsi arrimés jusqu’au
village. Les géants étaient des êtres
immenses au visage carré et au nez plat, mais au
corps complètement imberbe. Ils portaient des lassos
en câbles métalliques tressés et des
poteaux en ciment pour secouer les arbres et faire tomber
leurs fruits. Leurs traditions héritées
des amérindiens les faisaient raser les cheveux,
les aisselles, la barbe et les poils pubiens de leurs
prisonniers. Ils s’occupèrent de la femme
en premier, puis ce fut au tour de l’homme. Quand
ils s’en allèrent, elle chercha du regard
son compagnon. Et une bouffée de chaleur lui vint
parce qu’elle le reconnaissait maintenant. C’était
Gémani, cet homme à cause duquel elle était
partie au bout du monde, dans les terres vierges. Sans
le savoir, elle s’était offerte à
lui.
Finalement, il avait eu raison d’elle en feignant
de ne pas la connaître. Se sachant reconnu, il cherchait
à éviter son regard. Il l’entendit
piétiner de rage comme un taureau qu’on aurait
retenu par le collier. Il leva les yeux vers elle, elle
avait de la bave aux lèvres. Parce qu’elle
se sentait salie à l’extérieur comme
à l’intérieur, elle se racla la gorge
comme un serpent et lui cracha son venin au visage. Elle
parvint dans sa fureur à se libérer des
liens métalliques qui la maintenaient au poteau,
au prix de quelques profondes entailles aux poignets.
Il eut peur de la voir s’élancer vers lui,
armée d’une telle fureur. D'un coup de genou,
elle le cogna dans les valseuses. Il se cabra de douleur.
Elle ramassa un poignard et lui fit de profondes entailles
de la pointe aiguisée jusqu’à voir
son sang couler de ses fesses, elle mordit sa chair tendre
comme s’il s’agissait d’un énorme
chamallow, buvant son sang comme si c’était
un nectar en abondance. [scène omise] Avec une
pince coupante, elle trancha les liens qui le retenaient
au poteau, il tomba face contre terre et elle le fouetta
jusqu’à que son dos et ses fesses ne soient
plus qu’un quadrillage sanguinolent. Le voyant qui
restait inerte, elle le retourna d’un coup de pied
dans le côté pour le faire geindre une fois,
deux fois, trois fois de plus. Il se tordit de douleur
et hurla.
Alertés
par les plaintes du pauvre homme, les géants accoururent.
Dés que le premier approcha, elle se jeta à
son cou pour faire plus mal encore à Gémani
dont elle se savait regardée. Il eut droit aux
baisers mouillés et bécots profonds. [scène
omise] Finalement, ils la firent choir parterre comme
un objet démantibulé.
[scène
omise]
Elle fut prise d’un élan de tendresse pour
l’homme qui pleurait [scène omise] Alors,
elle s’endormit contre lui pour lui tenir chaud.
Mais elle fut réveillée par une sensation
de froid. Elle ouvrit les yeux, se détacha de la
masse froide. Elle tendit son bras vers lui, il était
glacé. Elle le retourna et elle crut mourir de
chagrin en le trouvant inerte et les yeux vitreux. Les
blessures qu’elle lui avait faites avaient eu raison
de lui. Il avait dû mourir pendant qu’elle
dormait. Ses larmes brouillèrent ses yeux.
Elle
trancha le cou de Gémani, récolta de quoi
remplir une écuelle de son sang déjà
épais. Elle se fit une entaille entre les côtes
jusqu’au niveau des seins, y versa un peu du sang
de son aimé et but le reste en se pinçant
le nez. Mais sa force de vie lui manquait tant qu’elle
le fît mijoter au pot au feu et s’en nourrit
pour qu’il soit tout en elle. Elle se délecta
de chacun de ses doigts, des bourses, de la chair moelleuse
du petit sexe, des yeux onctueux qu’elle goba et
des lèvres épaisses qui avaient la saveur
des tripes. Quand elle finissait un morceau de son aimé,
elle déposait l’os sur un établi le
reconstruisant peu à peu. Avec du fil métallique,
elle assemblait les différentes parties du squelette.
Quand il fut complet, tout entier dans son ventre, elle
lui ajouta son scalp et vint l’accrocher au seuil
d’entrée de sa maison en guise de paravent.
Et la nuit, elle entendait les rafales de vent faire claquer
les os de son aimé.
Le jour, elle continuait de sculpter le totem qu’il
avait commencé. Le travail achevé, elle
leva l’ouvrage. Ainsi, l’esprit et l’âme
de son aimé veilleraient sur elle. Elle n’aurait
plus à craindre les attaques des géants.
Elle resta jusqu'à la fin avec le souvenir de celui
qui l’avait prise dans le creux de l’arbre.
[scène omise]