Elle semblait penser à lui pendant que je l’observais.
Elle devait l’aimer sans doute. Je ne voyais pas
l’homme, je ne faisais que la regarder sous tous
les angles cherchant à deviner ses pensées.
Elle faisait travailler ses mâchoires l’une
contre l’autre comme pour mieux le désirer
et beaucoup lui signifier. Se reprenant l’espace
d’un instant après son désir passager,
elle amenait son auriculaire à la bouche, les yeux
excentrés vers le téléphone, elle
jubilait de pouvoir si elle le voulait mais elle ne le
ferait pas. Pourquoi avait-elle laissé les années
partir et sa voix se perdre ?
En compagnie de ses amies, elle riait selon les convenances
établies se refusant encore d’avouer un reste
de passion qu’il se devait d’imaginer. Car
en fait, elle se moquait bien de ce qu’il avait
pu devenir depuis. Mais, il se raccrochait à cette
idée qu’elle éprouvait encore quelque
chose pour lui, quoi que cela puisse être. En fait,
elle n’avait plus voulu s’en occuper, lui
donner l’illusion de penser encore à lui.
Son
amour aidant, il parvint à se propulser vers elle
et chemin faisant, il contrôla le phénomène.
Souvent, il s’absentait pour la visiter. Bien sûr,
elle ne pouvait pas le voir mais l’important était
pour lui de la voir évoluer, de la voir exister,
de la voir partager sa vie, même avec d’autres.
Quand il n’était pas prés d’elle,
il dessinait avec l’index le nom de sa belle dans
l’espace. Il devait même parfois se retenir
de prononcer son nom quand il rentrait le soir fatigué
de sa journée de labeur. Mais elle ne voulait plus.
Cela lui aurait trop coûté d’attendre
qu’une autre vienne à lui. Il en était
resté là où elle avait cessé
de l’aimer. Il la visita en esprit de plus en plus
souvent au point de délaisser son corps, sa vie
n’ayant plus aucun sens, privé d’elle.
L’état de son corps déclina et les
médecins ne gardaient branchés qu’un
légume sans âme.
Quand un homme cherchait à la séduire, il
s’amusait à deviner s’il avait une
chance de la ramener chez lui. Il s’était
rendu compte que les hommes pour qui elle avait un faible,
étaient presque tous désincarnés,
comme branchés sur des canaux bien huilés
qui font que les filles tombent chaque fois et se réveillent
le nez dans le ruisseau au petit matin. Quand l’homme
avait envie d’elle, emporté par son instinct
et sans la moindre hésitation, il lui assénait
quelques grasses flatteries et elle succombait dans son
délire et s’offrait tout entière à
son désir.
Moi, je n’avais jamais osé la prendre de
force, ou la travailler de façon qu’elle
craque parce que tout simplement quand je lui parlais,
je ne me sentais plus, je perdais chacun de mes repères,
baigné par l’émotion que faisait naître
sa voix dans mon coeur. Alors souvent, je m’engouffrais
dans un de ces corps vide d’esprit quand il venait
l’entourer de ses bras et je souffrais d’autant
plus de sentir tout ce désir qu’elle exprimait
pour cet homme qui n’était pas moi. Je voulais
seulement que quelque chose lui éveille l’esprit
et lui donne à songer à moi, mais elle s’abandonnait
à mon corps d’emprunt. Je restais près
d’elle tant que je voyais que je ne perturbais pas
son aura. Souvent, je l’envahissais et les ténèbres
venaient noircir ses ondées. Alors, il me fallait
ressortir de l’enveloppe parce que je commençais
à dévorer son âme à trop vouloir
d’elle.
Maman qui souffrait horriblement de mon état consentit
selon l’avis des médecins à débrancher
les appareils et je perdis ma belle insatiable en pénétrant
dans les couches infernales. Là, il me fut reproché
d’avoir perdu ma liqueur séminale, de m’être
reposé sur les épaules de maman, de n’avoir
pas pris mes responsabilités, d’avoir trop
espéré des jeunes femmes de la terre sans
avoir fait un pas vers elles, d’avoir eu des pensées
coupables pour les jeunes femmes que je croisais dans
la rue, d’avoir eu peur des hommes et enfin, d’avoir
été triste et mélancolique. A l’annonce
de mon jugement, je vis mon étincelle divine, ma
flamme s’enfuir en direction du feu continuel. Mon
Esprit me toisait de haut fort mécontent de mes
inactions. Quand il m’abandonna à son tour
pour rejoindre le feu continuel, je vis la multitude en
moi, j’avais toujours été en guerre
perpétuelle contre moi-même. De cette opposition,
je n’avais rien osé construire préférant
être passif et me laisser porter au large d’abord
par les uns, ensuite ramené vers la plage par les
autres, mais je n’avais jamais pu rejoindre la côte.
Je n’avais pas su trouver la paix, prendre le temps
de faire zazen, assis sur mon coussin. Je n’étais
pas mort à moi-même pour renaître d’Eau
et d’Esprit. Je n’avais pas cherché
Dieu de toute mon âme.
Bientôt, il me semblait que j’allais cesser
d’exister. Je perdais mes égos les uns après
les autres, chacun était des morceaux d’elle
tant elle m’avait contaminé l’existence.
Entre ma traversée des lacs de feu et la Chute
des Souvenirs, je n’avais conservé que les
grandes lignes de ma passion, mais ils m’avaient
arraché le prénom de mon aimé. Mon
dernier souvenir d’elle s’évapora et
peu après, je fus dissous complètement.
J’émergeais au bas de la Chute, déchu
de toute polarité.
Devenu élémental, sans passé, je
me refusai à plonger de nouveau dans la création
et déclamai à qui voulait m’écouter
qu’il était inutile de tenter l’aventure.
Je refusai mon aide aux magiciens et des générations
d’élémentaux se succédèrent
tandis que je refusais obstinément de reprendre
le cours normal des incarnations.
J’eus
comme un choc lorsqu’un élémental
en tout point semblable aux autres s’ébroua
sur le rivage. Il en venait des centaines en permanence
mais celui-ci, étrangement, me semblait différent,
comme digne d’intérêt. Il accapara
tout mon être et j’entrepris de l’instruire
de ce que j’avais acquis. Je lui expliquais les
règles, mes craintes sur la plongée dans
la création, espérant l’effrayer afin
qu’il reste près de moi. Il me demandait
de justifier mes craintes et je lui répondais que
vivre me semblait une quête vaine et inutile, qu’il
n’y avait aucun état vers lequel évoluer.
J’aimais qu’il soit intéressé
par ce que j’éprouvais, mais alors que nous
étions en balade, il me montra le germe d’un
cristal qu’il avait choisi pour s’incarner.
Devant moi, il s’infiltra dans la matière
cristalline et pendant des milliers d’années,
il développa la patience. Quand les hommes l’ôtèrent
de la roche et le taillèrent en petits morceaux,
il quitta le règne minéral pour rejoindre
le végétal. Il évolua parmi les grands
arbres où il apprit à se diriger vers la
lumière mais aussi à puiser, recevoir, croître
et prospérer. Mais un bûcheron passant par
là, le trancha à sa base. Quittant le végétal
pour le règne animal, je le vis éprouver
ses premières craintes, devant parfois fuir, lutter
et se battre pour ne pas périr. Il finit ses incarnations
animales dans une batterie industrielle d’élevage
de porcs.
Enfin,
le règne humain lui ouvrit ses portes, il choisit
de naître femme. Parce que je l’aimais depuis
toujours, j’avais voulu la soutenir lui révélant
des dons de médium dés sa toute petite enfance.
Mais en venant la posséder, je ne faisais que faire
éloigner son âme. J’aurai pu contrôler
un autre médium et goûter ma promise à
travers lui mais pour combien de temps. je désirai
que ça dure éternellement. Je savais bien
qu’il me fallait devenir homme pour qu’elle
me ressente pleinement de l’extérieur vers
l’intérieur. Et je comptais les mondes qui
me séparaient d’elle : le règne minéral,
le végétal et l’animal. Malgré
mon envie de la tenir dans mes bras, le chemin était
trop long et ardu.
Je
me perdais dans la contemplation de la Chute où
je voyais partir les souvenirs par milliers, s’engouffrer
dans le gigantesque maelström, qui comme un trou
noir se dévorait lui-même. Alors, j’entrepris
comme Orphée de remonter, de revenir des Enfers.
En grimpant la Chute des Souvenirs, le trou noir me rendit
mes souvenirs d’elle et je compris cette attirance
fatale. Mais, il me rendit également l’expérience
acquise par des milliards d’individus. Parvenu au
sommet de la Chute, j’ai regardé dans le
précipice et j’ai vu que le maelström
avait disparu. J’avais puisé toute sa force.
Bien qu’autour de moi, des malheureux tombaient
par centaine dans le précipice, cela ne rendait
pas au vortex l’énergie que je lui avais
prise. Il ne semblait pas pouvoir se reformer. Arrivés
au pied de la chute, les malheureux au lieu d’être
revigorés, s’immobilisaient comme des statues
de glaise, l’âme cristallisée. Les
suivants, se frayant un passage au milieu des statues,
connurent le même sort avant d’atteindre l’ancien
rivage. Les derniers arrivants brisaient les âmes
des premiers sans exprimer le moindre remords. La glaise
répandue sur le sol commençait à
former des monticules qui finiraient sûrement par
combler la chute dans toute sa hauteur. J’avais
brisé la roue du grand lessivage.
Malgré
cela, j’ai continué mon chemin et sautant
à cloche pieds pour éviter les lacs de feu,
je croisais l’essence de mon Antéa d’antan
qui n’était autre que l’élémental
que j’avais suivi dans la ronde des réincarnations.
Elle était en prise à de féroces
démons qui tiraient sur ses cheveux, déchiraient
sa poitrine à coup de griffes et l’empalaient
à coups de cornes. Mon état de Djinn, victorieux
de la Chute des Souvenirs et des lacs de feu, effraya
ses tortionnaires et ils s’enfuirent devant moi.
Comme je ne voulais pas que ni moi ni elle, ne périssions
en poussière au bas de la chute, je l’accompagnai
sur les rivages du Styx.
Quand le passeur dans sa barque nous vit approcher, il
sauta dans le fleuve pour échapper à mon
regard comme si j’avais été investi
des pouvoirs de Méduse. J’ai fait monter
ma compagne d’échappée dans le vaisseau
de la délivrance. Mon état de Djinn me permit
de me retourner avant de franchir les portes de la mort
et ainsi j’emmenais pour mes retrouvailles terrestres
des pouvoirs faramineux. De retour dans le monde des vivants,
j’ai partagé avec elle l’immensité
de mes pouvoirs. Riche de mon savoir, des informations
qu’elle avait su tirer de moi, elle fit des Amériques,
un immense harem où se concentraient les hommes
dans d’immenses enclos. De mon côté,
je regroupai les femmes sur les plaques africo-eurasiennes.
Je me régalais de les voir se battre entre elles
seulement pour être ma maîtresse d’une
nuit. Quand hommes et femmes dépassaient la soixantaine,
nous avions décidé d’un commun accord
de les envoyer finir leurs jours tranquillement sur le
continent australien.
Comme
nos deux corps n’étaient que la cristallisation
de nos pensées toujours en mouvement, nous ne pouvions
pas donner vie. Par notre volonté, les hommes et
les femmes assistaient impuissant à la fin de l’humanité.
Au bout d’une centaine d’années, il
ne resta plus qu’elle et moi sur la planète.
Nous étions bien forcés d’aller l’un
vers l’autre. On s’est persuadés que
nous étions fait pour vivre l’un avec l’autre.
Et comme, il nous fallait trouver du plaisir, on s’est
accouplés comme des bêtes en chaleur. Mais
nos deux corps enlacés déchaînèrent
une passion qui ravagea toute la flore et la faune, déracinant
sur son passage les montagnes millénaires, provoquant
la collision des objets célestes, bouleversant
la ronde des étoiles. Il me plaisait de la savoir
détentrice des grands mystères et bien que
j'aimasse la dominer et la rendre servile, ses pouvoirs
dévastateurs la rendaient encore plus désirable.
Au
petit matin, malgré les éléments
qui se déchaînaient autour de moi, les volcans
qui entraient en éruption, les tremblements de
terre à répétition qui secouaient
la planète, les cyclones qui balayaient les arbres
sur leur passage, les raz de marrée qui se succédaient,
je l’ai trouvée allongée nue sur un
parterre de pétales de roses rouges et jaunes et
une envie irrésistible de me déverser en
elle me reprit. Elle m’offrit sa bouche, ses yeux
pétillaient d’une flamme débordante.
Enfin, je ne me trouvais plus seul, j’avais retrouvé
ma moitié. Je restais à la contempler. Elle
sommeillait paisiblement me recouvrant à moitié
de sa nudité. J’aurais alors voulu que le
temps s’arrête parce qu’en cet instant,
je n’avais plus aucun désir à satisfaire.
Mais le Big-Crunch continuait ses ravages et nous n’avions
plus moyen d’arrêter les collisions multiples
des corps célestes malgré nos pouvoirs immenses
rassemblés. Les anges restaient ébahis devant
ce que nous avions fait. Eux qui chantaient habituellement
des louanges au Seigneur avaient vu leur champ d’expérience
mis à feu et à sang par la passion de deux
êtres revenus des terres infernales. Les quelques
élémentaux que j’avais quitté
attendaient d’être incarnées mais la
matière semblait vouloir se disloquer de l’intérieur,
les germes cristallins irradiaient comme s’ils poussaient
des cris plaintifs. Les lois de la physique n’avaient
plus cours. Le croissant de lune vint éventrer
la Terre qui se fendit en deux. Nous édifiâmes
autour de notre moitié de Terre une barrière
d’énergie protectrice, qui nous fit rebondir
sans dommage sur les objets célestes. Cela nous
permit aussi de conserver l’atmosphère maintenant
nos corps en vie. À cause de cela, un seul d’entre
nous pouvait se reposer pendant que l’autre activait
de tous ses pouvoirs rassemblés la barrière
protectrice.
C’était à mon tour de souffler un
peu mais j’eus encore envie de son corps luminescent
et je commençai à caresser sa peau luisante
dans la nuit. Malgré mes attouchements, elle essayait
de rester stoïque, debout sans faiblir supportant
la voûte céleste. Elle m’a prié
d’arrêter, qu’il en allait de notre
survie, qu’elle risquait de ne pas pouvoir tenir,
mais je ne pouvais m’empêcher de coller mon
corps contre le sien. Je voyais déjà des
trouées noirâtres dans le ciel parce qu’elle
se laissait aller à mon toucher précieux.
N’y pouvant plus, elle répondit à
mes attouchements en cessant de canaliser son énergie
sur la voûte. Et pour un temps, on s’abandonna
aux joies de l’amour.
Mais
le réveil fut douloureux, l’atmosphère
s’était fortement raréfiée.
Je lui fis encore l’amour de crainte qu’elle
me reproche les conséquences de mon acte dernier.
Et dans le déferlement absolu de notre passion
sexuelle, Pluton, la planète gelée se rapprocha
de notre moitié de Terre qui sous la force de gravitation,
explosa en mille morceaux. On se réfugia sur un
morceau de quelques hectares de surface à peine
et sur ce vaisseau sans gouvernail que le destin nous
avait réservé, nous sortîmes du système
solaire. Désormais, nous utilisions nos pouvoirs
rassemblés pour contrecarrer le froid intersidéral.
Mais nous étions déphasés et l’absence
d’oxygène provoquait en nous des hallucinations,
nous restions l’un contre l’autre pour nous
réchauffer. Malgré cela, nos membres s’engourdirent
et se couvrirent de glace. Je rassemblais mes dernières
forces pour la coller contre moi et nous fûmes congelés
pour l’éternité dans un baiser gelé.
Si un jour vous nous découvrez, ayez pitié
de nous, ramenez-nous à la vie.
| Commentaires
: Etrange histoire que la transmigration des âmes.
Cela doit vous sembler étrange qu'un élémental
s'incarne dans des mineraux, puis dans des végétaux,
puis dans des animaux et enfin dans des humains.
Par exemple, Samael raconte sa descente puis son
ascension dans la transmigration
des âmes. Ce qui m'a inspiré cette
nouvelle.
Une
leçon explicite sur ce qu'est le mouvement
perpétuel de la transmigration des âmes.
Ce
que je fais dans la nouvelle est impossible ! Devenu
élémental, on ne peut faire le chemin
inverse, remonter aux sphères submergées
et reprendre corps humain. Par contre, les djinns
noirs existent, ce sont des magiciens noirs qui
se soucient peu de la Réalisation de l'être.
Vous pouvez en apprendre davantage sur la Sagesse
de l'Etre.
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